I-
LA MORT, UN FAIT NATUREL ? –ESSAI DE DEFINITION
Nous voulons savoir si la mort est quelque chose que nous pouvons penser
de façon claire. Il nous faut donc essayer de dégager
un concept de la mort, ie, l’ensemble des caractéristiques
de cette notion. Qu’est-ce que la mort ?
A-
La mort, une loi naturelle ?
1)
La mort un événement nécessaire… mais contingent
!
La mort
est d’abord un événement nécessaire. Nécessaire
: qui ne peut pas être autrement. C’est une loi du vivant/
de la nature. Nul ne vit éternellement.
Qui dit
nécessaire, ne dit pas non contingent : la contingence désigne
ce qui peut arriver par hasard, ce qu’on ne saurait prévoir
(ou bien, mais ici ce n’est pas en ce sens là : ce qui
peut être autrement qu’il n’est). Ce que l’on
ne saurait déduire d’aucune loi.
Tout comme
il est nécessaire que tout corps obéit à la loi
de la chute des corps, on ne peut déduire de cette loi le moment
où la pierre va quitter son lieu, va être déplacée,
ou bouger, et donc, obéir effectivement à la chute des
corps. De même, on ne peut déduire de la nécessité
de la mort le moment où Pierre va mourir. Pierre mourra un jour
ou l’autre, mais ce moment est indéterminé. C’est
un événement.
La mort
est donc quelque chose qui arrivera certainement, mais on ne sait pas
d’avance quand ce moment arrivera.
2)
La mort, une loi naturelle pas comme les autres : « la »
mort, « ta » mort, et « ma » mort
Mais la
mort n’est pas un fait ou une loi naturelle(s) comme les autres.
Ma mort n’est pas le même « événement
» que la mort de quelqu’un en général. La
mort, si elle est fin de l’espèce, est aussi fin de l’individu.
Or, l’individu est un être irremplaçable, à
nul autre pareil. La mort d’un individu n’a rien à
voir avec la mort de l’espèce humaine, d’un «
homme en tant qu’homme ».
Pour reprendre
les termes de V. Jankélévitch , la mort-en-général
n’est pas la mort-proche. Faisons un tableau :
| La
mort-en-général ou en troisième personne |
La
mort-propre ou la mort en première personne |
La
mort de la deuxième personne |
| C’est
la mort abstraite ou anonyme, ou bien la mort propre, telle que
celle-ci est impersonnellement ou conceptuellement envisagée.
Ici, on juge la mort comme si elle ne nous regardait pas. C’est
un objet comme un autre, qu’on décrit ou qu’on
analyse médicalement, biologiquement, socialement, démographiquement.
Cf.
troisième personne : point de vue de moi sur l’autre
(toi, lui) ou bien de l’autre sur moi-même, ou bien
encore de moi sur moi-même mais de moi-même comme
autre |
C’est
l’expérience vécue de la mort-propre. Coïncidence
entre l’objet de la conscience et le sujet du « mourir
». La mort c’est ma mort.
Cf.
première personne : point de vue de moi sur moi, ou de
toi sur toi ; en général, point de vue réfléchi
de chacun sur soi-même. |
Proximité
de la mort du proche ; presque notre mort, aussi déchirante.. |
a)
ma mort
La mort
c’est pour moi ma mort. Or, ma mort, pour les autres, pour l’espèce
humaine, est un fait divers appartenant au cours des choses ; la mort
des membres de l’espèce humaine est, de même, à
mes yeux, un fait ordinaire, un fait divers. Mais à mes yeux,
ma mort se présente comme la tragédie métaphysique
par excellence. Ma mort, pour moi, est la fin de tout, la fin totale
et définitive de mon existence personnelle et la fin de tout
l’univers. Ma mort à moi n’est pas la mort de «
quelqu’un », mais elle est une mort qui bouleverse le monde,
une mort unique en son genre.
b)
la mort de nos proches
La mort,
pour nous, c’est la mort de nos proches, d’individus, de
personnes qui sont nous sont chères. C’est donc la douleur
de la séparation.
Elle se
présente donc comme un « fait » insupportable et
effrayant, comme un scandale .
B- LA MORT : UNE REALITE IRREPRESENTABLE
Pouvons-nous jamais penser la mort en tant que telle, si la mort est
avant tout, quand j’y pense, ma mort ? Avançons un peu
dans la caractérisation de cette mort.
1)
Pouvons-nous penser notre mort ?
La mort
est l’horizon de ma vie, mais je ne peux rien en savoir. Je ne
peux ni la sentir, ni la penser.
Ici : dire
que nous ne savons pas ce qu’elle est, car quand elle est là,
je ne suis plus là ; je ne peux vivre ma mort, savoir ce que
c’est de mourir et d’être mort. Cf. fait que prendre
conscience de quelque chose suppose une mise à distance, un recul,
face à cette chose : ainsi si pendant 1 millième de seconde,
je me « vois »/ « sens » mourir, je ne peux
vraiment savoir que je meurs …. (Cf. le film « Expérience
interdite »)
Je ne meurs
jamais pour moi ; pour moi, la mort n’existe jamais, ou : ce n’est
jamais moi qui meurs, toujours l’autre. Je ne meurs que pour les
autres. Je peux donc concevoir la mort, mais alors, ce concept reste
quand même vague. Je ne puis la vivre effectivement.
2)
Pouvons-nous penser la mort ?
Nous avons
vu que penser la mort en troisième personne, cela paraît
être possible, mais on n’atteint ici que le « dehors
» de la mort. Je ne peux penser la mort en tant que telle, ie,
le caractère tragique, irremplaçable, de « cette
» mort pour les proches (car c’est toujours un individu
qui meurt).
Mais plus
encore, ne peut-on pas dire que l’on ne peut par définition
se représenter ce qu’est ou ce qu’a été
la mort pour telle et telle personne ? Cela, je ne le sais pas. Il faudrait
pour cela que les morts reviennent et témoignent de ce qu’ils
ont vu et vécu. Ce qu’est la mort, nous ne le savons donc
pas, nous l’imaginons.
3)
Bref : on ne peut donc qu’imaginer la mort ! La mort n’est
pas représentable de façon claire mais peut seulement
être imaginée (pensée confuse)
Conclusion I
Notre imagination
ne brode-t-elle pas trop ? Les représentations imagées
ou les imaginations de la mort véhiculées depuis les débuts
de l’humanité ne remplissent-elles pas trop notre propre
représentation de la mort ? Ne peuvent-elles véhiculer
de fausses craintes ?
II- LA PHILOSOPHIE COMME QUETE DU SENS DE LA VIE OU : COMMENT VIVRE
TOUT EN SACHANT QU’ON DOIT MOURIR ?
A- La philosophie comme art de vivre
On pourrait
donc être tenté, en cette fin de première partie,
de conclure que la philosophie ne peut en rien nous permettre de trouver
le bonheur. En effet, il va de soi que le bonheur ne peut se trouver
que si l’on est serein (tranquille, cf. ataraxie) et en harmonie
avec nous-mêmes et le monde qui nous entoure. Or, dire oui à
nous-mêmes et au monde, c’est-à-dire à la
vie, est-ce possible si l’on est angoissé par des représentations
inquiétantes quant à la mort ?
Et surtout,
comment pouvoir se délivrer des pensées confuses que nous
avons sur la mort, si la mort ne peut par définition qu’être
pensée confuse ? Il semblerait donc que la mort ne puisse être
l’objet de la réflexion philosophique : il n’y a
rien à en dire, du moins, on ne peut rien en dire. Elle ne peut
jamais faire l’objet d’une pensée claire. Alors,
faut-il laisser la mort aux poètes, aux artistes, à la
religion ?
On dira
justement qu’il y a là une tâche que le philosophe
peut tout à fait prendre en charge. La philosophie, rappelons-le,
est recherche de la vérité en vue du bien-vivre, du bonheur.
Cette recherche est certes d’abord conceptuelle, mais elle suppose
aussi et est même avant tout, une tâche de remise en question
des préjugés ambiants. Ne peut-elle par conséquent
défaire les fausses représentations que nous nous faisons
de la mort ? Ne peut-elle au moins nous aider à travailler sur
ces représentations, sur cet imaginaire de la mort, qui nous
nourrit de craintes infondées ?
B- Comment être heureux, tout en sachant
qu’on va mourir ? (Epicure, Lettre à Ménécée)
On voit
dans ce texte comment la philosophie peut nous aider à vivre
sereinement, heureux, malgré la certitude de la mort. Enjeu ultime
de ce texte : montrer que c’est à nous de donner un sens
à notre existence. (Cf. Sartre et l’existentialisme, cous
conscience).
La question
que se pose Epicure est la suivante : doit-on avoir peur de la mort
? Doit-on souffrir à son approche ?
Trois
thèses :
1- la mort
n’est rien
2- donc, elle n’est pas effrayante
3- par conséquent : il faut jouir de la vie
Développement
1 et 2 :
On peut
craindre à juste raison la souffrance occasionnée par
la mort. Mais la mort nous prive de toute sensibilité : n’est-ce
pas perdre son temps et être assez ridicule que d’avoir
peur de ce dont on n’aura pas conscience ?
•
Premier argument : syllogisme
a) tout bien et tout mal résident dans la sensation
b) or la mort éradique nos sensations
c) donc la mort n’est ni un bien ni un mal
•
Second argument : raisonnement
a) quand nous sommes vivants la mort n’est pas là, donc,
ne nous concerne pas
b) et quand elle est là nous ne sommes plus donc elle ne nous
concerne plus
•
Au fondement de ces arguments
: une distinction vie et mort, et donc, le matérialisme :
o Cf. pas d’immortalité : la vie s’arrête,
point : la mort n’est pas une sorte de continuation de la vie,
de « sur-vie » !
o La vie est donc quelque chose qui se suffit à elle-même
o Pas besoin de quelque chose d’extérieur, de transcendant,
pour fonder la vie (genre = Dieu ? âme ? esprit ?) –Ici,
définir le matérialisme
o NB : il faut donc impérativement se débarrasser de la
crainte des dieux, et de la croyance en l’immortalité de
l’âme, pour profiter de la vie
Précisions
sur 3 :
•
Ethique sensualiste (pas tout à fait eudémoniste malgré
le fait que le bien ait à voir avec le bonheur ; ici, émergence
de l’individualisme ? ) : bien = plaisir
• Mais c’est bien une éthique et une philosophie
car jouir de l’existence ne veut pas dire faire n’importe
quoi de cette existence, car pour jouir le plus longtemps possible de
l’existence il ne faut pas satisfaire tous ses désirs de
manière chaotique mais en utilisant sa raison (vie heureuse =
vie modérée, mesurée, ordonnée).
•
Cf. tripartition désirs.
•
Peut-être rapprochement avec Sartre : l’existence n’a
pas de sens ! mais c’est qu’il ne tient qu’à
l’homme de lui en donner un !
Deux
questions restent en suspens :
(1) ne
peut-on à bon droit, ou, tout à fait rationnellement,
avoir peur de perdre ce bien précieux qu’est la vie ?
(2) et
si le matérialisme n’est pas fondé, peut-on alors
encore espérer trouver le bonheur ? et ne peut-on être
non matérialiste sans pour autant croire en l’immortalité
de l’âme, et donc, croire que l’on aura un avenir
malgré la mort ? –Réponse dans cours vivant, esprit
et matière